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(à gauche) Femme à l’oreiller, Pablo Picasso, 1969, huile sur toile © RMN-Grand Palais/Musée Picasso de Paris/Adrien Didierjean

(à gauche) Femme à l’oreiller, Pablo Picasso, 1969, huile sur toile © RMN-Grand Palais/Musée Picasso de Paris/Adrien Didierjean

L’art, à quoi ça sert ?

Portrait, couleurs, textures, sensualité ou art de dire sans les mots... L’art fournit aux écrivains matière à rêverie, à réflexion, à inspiration. Cinq œuvres littéraires à la loupe.

Kenza Sefrioui

 

 

À dire son amour 

 

« Je n’ai pas su dire combien tu étais belle, d’une forme de beauté si particulière que je n’avais pour la dire aucun mot disponible. » Alexis Jenni amoureux, cela changera les lecteurs du passionnant L’art français de la guerre pour lequel il avait reçu le prix Goncourt en 2011. Avec la même finesse et la même puissance, il s’adresse à une femme aimée, dont on ne saura rien, en prenant appui sur quelques tableaux pour lui dire la force de son désir. Car si l’amour est muet, c’est la peinture qui sait le dire en faisant chanter la sensualité, la texture et la nudité des chairs. Une chute de reins avec Bonnard, l’instant émerveillé capté par Fragonard, la spiritualité de Georges de La Tour, la « beauté du réel » captée par Rembrandt, croquant avec gourmandise la beauté à travers ses imperfections... le « mol abandon » auquel invite la Femme à l’oreiller de Picasso... Esthète avec Titien, Rodin, Bacon, le livre est un « tableau que je peins ligne à ligne »

 

Dans l’attente de toi, Alexis Jenni, L’Iconoclaste, 272 p., 260 DH

 

 

 

À sauver la vie

 

« J’imagine bien aujourd’hui cesser d’écrire pour laisser entière la vitalité picturale, comme on s’abandonne à l’hémorragie. Mais l’essentiel est en avant, dans le tremblement miraculeux des lendemains, cette vacante utopie qui exige un effort constantde remembrance », écrit Hubert Haddad dans ce livre bouleversant,où il confie l’expérience du deuil etde la mort désirée. Autobiographie,Les coïncidences exagérées sont le tombeau du frère artiste peintre, qui accompagnait ses œuvres de sentences (« Il faut toujours laisser une place pour les nuages. »), de la femme aimée, des rêves froissés de la mère. C’est la confidence de « l’ourson mal léché» qui apprit à lire dans les vitrines des librairies et eut l’art pour refuge, quand « l’ironie des miroirs » était si insupportable que l’envol par la fenêtre devenait souhaitable. Un livre traversé de livres et de traits pour dire la fuite loin des réalités pesantes, pour capter les indices de cette seconde vie dans l’art et l’amitié des intuitions justes dispensées au bon moment. 

 

Les coïncidences exagérées, Hubert Haddad, Mercure de France, 192 p., 250 DH 

 

 

 

À décrypter le réel 

 

« Il n’y a pas de plus grande œuvre d’art qu’un grand portrait », écrivait Henry James. L’écrivain anglo-américain (1843-1915), considéré comme une figure majeure du réalisme, s’interrogeait sur les mécanismes de la perception et de la conscience, au point que ses derniers récits ont été comparés aux peintres impressionnistes. Le romancier et essayiste Jean Pavans, son traducteur en français, propose un essai érudit sur son rapport à la peinture de son époque. Pour James, « la peinture exerce une attaque directe, pénétrante, virile, de la réalité ; et c’est donc plus directement qu’elle a le pouvoir de la révéler : plus directement que la littérature, qui est une approche indirecte, enveloppante, féminine. » Jean Pavans revisite les écrits théoriques de James, ses chroniques, ses lectures de Delacroix, Daumier, John Singer Sargent, et en retient cette conclusion : « L’art est un embaumeur, un magicien, à qui nous ne rendons jamais assez justice. » 

 

Le musée intérieur de Henry James, Jean Pavans, Seuil, 204 p., 350 DH 

 

 

À surmonter le fracas du monde 

 

Qui était Magda, cette jeune femme flamboyante, fille d’un marchand d’art juif, filleule de Paul Klee, élève au Bauhaus, qui rêvait d’être architecte et est partie en URSS par conviction ? Dans ce second roman, Yannick Grannec (prix des Libraires 2013 pour La déesse des petites victoires) brosse une palpitante saga familiale qui nous emmène dans l’Amérique contemporaine, dans la Suisse et l’Allemagne de l’entre- deux-guerres, et nous plonge dans leurs avant-gardes artistiques. On y croise Walter Gropius, Vassili Kandinsky, Hannes Meyer, des marchands d’arts, des nazis condamnant « l’art dégénéré », des receleurs... Il y a de l’amour, des secrets de famille, des histoires d’argent, de succession  et de spoliation. Au-delà du romanesque, Yannick Grannec oppose la complexité des recherches esthétiques et intellectuelles d’avant-guerre et la recherche de sensationnalisme d’un monde dominé par la téléréalité, la publicité et le marketing. Et, fil conducteur, elle propose en exergue de chaque chapitre le titre d’un tableau... 

 

Le bal mécanique, Yannick Grannec, Éditions Anne Carrière, 544 p., 280 DH 

 

 

À voyager à travers le temps 

 

« Michael Sweerts sait déjà l’essentiel : qu’un visage se partage en ombre et lumière, que l’on monte le clair sur le sombre, que la femme est la lueur de l’homme », résume Dominique Cordellier, conservateur en chef au cabinet des dessins du musée du Louvre, dans son premier roman où il rend justice au peintre bruxellois à la vie mystérieuse. Michael Sweert a en effet été éclipsé par l’aura des frères Le Nain, de Vermeer et de Poussin, mais son œuvre n’avait rien à leur envier en délicatesse – elle est d’ailleurs présente dans les plus grands musées du monde. Peintre du petit peuple et musicien, il a vécu à Rome, Paris, Amsterdam, et s’est embarqué à la fin de sa vie pour la Syrie, la Perse et l’Inde. Plus qu’une biographie romancée, les énigmes qui jalonnent la vie de Michael Sweerts invitent Dominique Cordellier à un délicieux exercice de style pour saisir l’âme d’un siècle révolu, son sens de l’honneur, sa culture gréco- latine et chrétienne. Pour nous apporter, aujourd’hui, un peu de cet éclat. 

Le peintre disgracié, Dominique Cordellier, Éditions Le passage, 144 p., 200 DH 

 

 

 

 

 

 

L’art, à quoi ça sert ?

(à gauche) Dessin de Hubert Haddad

L’art, à quoi ça sert ?

(à gauche) onoré Daumier (1865- 1866), La Parade, aquarelle et pastel sur traits de fusain, plume et encre sur papier, marouflé sur panneau Collection privée © Alex Jamison

L’art, à quoi ça sert ?

Gerhard Richter, Nuage, 1976, huile sur toile © Sotheby’s

L’art, à quoi ça sert ?

Michael Sweerts, Double portrait d’hommes en turban, 1661-1662, huile sur bois

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    5 avril 2017
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