portfolio
Webtv
Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, A Letter can always reach its destination, 2012, courtesy Triennale Palais de Tokyo 2012 & Galerie In Situ Fabienne Leclerc

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, A Letter can always reach its destination, 2012, courtesy Triennale Palais de Tokyo 2012 & Galerie In Situ Fabienne Leclerc

Mails, mensonges et vidéos

Bruno Nassim Aboudrar, professeur à l’Université de la Sorbonne nouvelle et directeur du Laboratoire international de recherches en arts (LIRA), décrypte une oeuvre.

 

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige cultivent un art consommé de l’ambiguïté dans une série de travaux aux divers supports qui restitue le gribouillis bruissant du monde. Explorant le phénomène des escroqueries par e-mail, ils dessinent une cartographie géopolitique du désir.

 

Deux hémisphères évidé dans deux cubes rectangulaires de bois clair. Des lignes régulières, horizontales et verticales, strient la concavité des hémisphères, un peu comme font les parallèles et les méridiens d’une mappemonde. De minces marques blanches, rares ou inexistantes au sud et à l’ouest, mitent le quart nord-est de l’un des deux hémisphères. A Matrix (2008), de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, évoque presque une pièce d’art brut ou d’arte povera. Il est le dernier élément d’une constellation de travaux qui articule, entre autres, vidéos, photocopies et sculptures sous le titre général de Scams (arnaques). Dernier en date, et le plus mystérieux, A Matrix est pourtant premier par l’archaïsme de son matériau – du bois, mal équarri –, par la fonction qu’évoque son nom, sous son air de science-fiction : la matrice ou le moule d’une sculpture, et même par la voix qui en sourd, murmurant des noms immémoriaux de lieux encore actuels. Et des sculptures sont bien sorties de Matrix, trois à ce jour. Trois pelotes de rubans d’acier qui, pendant du plafond de la galerie où elles sont accrochées, flottent comme des mondes dans l’atmosphère, projetant sur le blanc des cimaises leur gribouillis d’ombre. On pense, cette fois, aux griffonnages, eux aussi antiques et contemporains, que Cy Twombly traçait sur de grandes toiles blanchâtres, mais ici en trois dimensions. Ces trois pelotes, ces trois gribouillages d’acier nés à quelques années d’intervalle de Matrix (mais en sont-ils matériellement issus, ou bien théoriquement, virtuellement, fictivement ? l’ambigu.t. est un des grands plaisirs, une des grandes inquiétudes aussi, de l’oeuvre), se ressemblent, mais ne sont pas identiques. Les lanières d’acier s’y entrelacent chaque fois spécifiquement, plus denses ici, là plus distantes. L’énergie, le rythme qui en émanent, toujours puissants, sont pourtant divers. En tout cas, s’il faut les ranger dans une de ces catégories que l’histoire de l’art nous fournit pour appréhender ses objets, A Matrix et les trois formes flottantes qui en procèdent – elles se nomment Geometry of space –, relèvent en apparence de la sculpture abstraite.

Or, en cette occasion, l’histoire de l’art en tant qu’instrument herméneutique nous trompe : notre savoir nous fournit de fausses informations sur ce que nous voyons. Cependant, ces pièces sont formellement abstraites, nous ne nous trompons pas. Alors, c’est qu’elles trompent, en appuyant leur imposture sur ce qu’elles présupposent, en toute certitude, être l’histoire de l’art du spectateur […]

 

 

L’article est à retrouver dans son intégralité dans le numéro 38 de Diptyk. Pour commander d’anciens numéros de Diptyk : http://diptykblog.com/contact/

Mails, mensonges et vidéos

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, 2008, courtesy MIT Boston & Galerie In Situ Fabienne Leclerc

Mails, mensonges et vidéos

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, 2008, courtesy MIT Boston & Galerie In Situ Fabienne Leclerc

tags

    17 octobre 2017
    blog comments powered by Disqus

    tags

      S'abonner