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A-t-on besoin des ombres pour se souvenir? #1, 2013, graphite sur papier, 40 x 50 cm Collection Musée national d’art moderne-Centre Pompidou, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou

A-t-on besoin des ombres pour se souvenir? #1, 2013, graphite sur papier, 40 x 50 cm Collection Musée national d’art moderne-Centre Pompidou, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou

Massinissa Selmani « On n’a rien mais on ne manque de rien »

"Son trait gracile évoque une réalité souvent tragique. Entre humour et gravité, Massinissa Selmani flirte avec l’absurde en reprenant des éléments de photographies de presse qu’il dépouille de leur contexte. Ses dessins épurés ont reçu la mention spéciale du jury de la Biennale de Venise en 2015 puis le prix SAM Art Projects en 2016, qui a conduit au solo show actuel au Palais de Tokyo.

 

Massinissa Selmani fait partie de la génération témoin des violences qui ont sévi en Algérie au cours de la décennie 1990. « Durant ces années, on sentait qu’il se passait quelque chose. Tout semblait paisible, mais l’arrière-fond était violent. Pendant cette période, il y avait beaucoup de blagues, c’était comme un mécanisme de défense », confie l’artiste. « Le rire est la politesse du désespoir », peut-on ajouter, phrase tirée du roman L’âne mort de Chawki Amari (2014). Un roman qui a profondément marqué Massinissa Selmani. Car Chawki Amari, journaliste et chroniqueur, place son récit sous l’égide du grotesque et de la magie, de l’absurde et de la noirceur. « Rien n’est lourd et tout est grave » : Chawki Amari comme Massinissa Selmani ont la même façon de traiter des choses graves avec légèreté, et des choses légères avec gravité. « On rit de tout, ajoute Massinissa Selmani, ce qui ne nous empêche pas de réfléchir à la situation souvent difficile, au passage du temps, mais aussi de ressentir de la tendresse pour les personnages de Chawki Amari et, par extension, pour l’humanité en général. » Une humanité inconsciente ou criminelle, mais qui suscite sa compassion. On retrouve ce mélange d’épaisseur et de fragilité, de dérision et de profondeur chez Massinissa Selmani qui parvient, avec ses oeuvres, à abolir pendant un moment, fût-il très court, la vie et ses atrocités. « Ce qui m’intéresse dans le dessin, c’est qu’il donne une certaine autonomie. (…) C’est aussi une autre manière de prélever dans le réel, dans ce qui m’entoure. Il y a une dimension documentaire dans le dessin. » L’artiste donne à son oeuvre des formes qui se fondent sur la fragmentation et la mise en abyme. La suggestion, l’implicite y jouent aussi un rôle fondamental. Son travail qui cherche à corréler fable et utopie, faux et vrai, biographie et fiction, permet à l’artiste de sauver la part belle d’un certain passé, même immédiat.

 

Massinissa Selmani rêvait, enfant, d’être artiste. « J’ai eu une enfance très heureuse. On riait tout le temps. On tournait tout à l’absurde. Une expression algéroise résume bien cet esprit : on n’a rien, mais on ne manque de rien », confiait-il en 2015 dans Les Cahiers de l’Orient (n° 119). Après des études en informatique à Tizi-Ouzou, il intègre l’École des Beaux-arts de Tours. Il y expérimente, tâtonne, hésite entre peinture et dessin, avant de choisir le dessin comme moyen d’expression privilégié. Il s’est d’ailleurs initié à ce médium dès sa plus tendre enfance. « Mon père a tenu un commerce de reprographie, où je passais beaucoup de temps à dessiner au milieu des imprimantes, des photocopieuses. J’étais fasciné par les détails, par la texture du papier de mauvaise qualité, par l’odeur de l’encre ». Cet épisode revêt rétrospectivement une dimension programmatique en faisant du dessin son médium privilégié et du détail le paradigme de son écriture. C’est en dessinant que l’artiste parvient à saisir avec précision la chose absente. Il est d’ailleurs intarissable à ce sujet : «  Le dessin, c’est léger, sans artifices, direct, mais c’est aussi une mise à distance."

 

Mouna Mekouar 

 

L’article est à retrouver en intégralité dans diptyk n°43

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    17 avril 2018
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