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Mohammed Kacimi, Sans titre, acrylique sur toile, 100 x 89 cm

Mohammed Kacimi, Sans titre, acrylique sur toile, 100 x 89 cm

Chefs-d’oeuvre de L’École de Casablanca

Chefs-d’oeuvre de L’École de Casablanca

 

Pour sa vente de juin, la CM OOA a réuni une trentaine d’oeuvres majeures de la décennie phare de l’École des Beaux-ArtS de Casablanca. Hicham Daoudi explique le principe de ces ventes préparées comme des capsules muséales.

 

Propos recueillis par Meryem Sebti

 

Une vente, la dernière de la saison, 30 oeuvres : on est loin des ventes à 100 lots. Quel est le sens d’une vacation aussi resserrée?

 

Cette vente porte une forme d’engagement et une volonté de récit. Ici nous n’avions pas besoin de présenter plus d’oeuvres, diluant le message que l’on porte. L e seul souci était de trouver les oeuvres les plus fortes pour raconter cette histoire.

 

Que racontent ces oeuvres exactement?

 

Celle d’une période charnière de l’histoire de la modernité marocaine. Elles ont été pour la grande majorité réalisées dans les années 60-70, une phase politique et sociale majeure de notre nation. Elles racontent la décolonisation, l’engagement politique, la notion d’une identité collective et son renouveau, ainsi que les parcours individuels de nos artistes. Nous proposons des oeuvres très marquantes d’une première parenthèse abstraite au Maroc (une oeuvre de Gharbaoui de 1958, une de 59, cinq oeuvres de Chebaa de 1962 et une oeuvre de Yacoubi de 1968). Ensuite la vacation raconte en quelques oeuvres très emblématiques (l’oeuvre de Chebaa reproduite en couverture du catalogue notamment, mais aussi Belkahia ou Hamidi) ce qui suit le retour de Melehi de son aventure américaine « hard edge ». C’est un récit en quelques oeuvres de la période qui précède l’expo de Jemaa el Fna de 1969.

 

 

Est-ce qu’une vente doit être curatée comme une exposition pour avoir du sens, aujourd’hui ?

 

Il n’existe aucune règle absolue dans ce domaine. Pour moi qui fais ce métier depuis 17 ans, je ne me vois pas proposer uniquement une forme de commerce. Je veux partager mes convictions avec les amateurs d’art.

 

Avez-vous l’impression que c’est au Maroc que bat le coeur d’une histoire de l’art moderne arabe?

 

Le Maroc n’est pas une île. Même si nous sommes éloignés de l’Orient, depuis les années 60 nous avons participé à de nombreuses aventures communes qui nous lient les uns aux autres. Le mouvement de Casablanca a été au coeur des discussions et des interprétations dans les milieux artistiques arabes. Il est d’ailleurs salué par les plus grandes fondations et musées, qui tentent de reconstituer des fragments artistiques pour raconter cette phase historique. Je vois avec beaucoup de fierté comment les gens parlent de nos grands artistes, et ce n’est pas fini !

 

Parlez-nous du pedigree des oeuvres proposées : comment met-on la main sur

de tels chefs-d’oeuvre ? 

 

Mon ancienneté dans le secteur et mes démarches précédentes aux côtés des familles d’artistes ou des anciens collectionneurs privés me permettent de convaincre les détenteurs des oeuvres d’art que je recherche et de les faire adhérer aux projets que je porte. Je ne vous cache pas que j’ai réuni des oeuvres qui n’ont jamais jusqu’ici fait l’objet du moindre souhait commercial de la part de leurs propriétaires. J’ai pu les convaincre que c’était le moment idéal et que nous allions changer à notre manière le cours de l’histoire. Pour certains, cela faisait quatre ans que j’attendais une collaboration, notamment la famille de feu Mohamed Chebaa, dont je salue la mémoire.

 

Qui sont les acheteurs de tels chefs-d’oeuvre ? Les musées internationaux ? Les musées marocains ? 

 

Les acheteurs de ce genre d’oeuvres d’art sont les derniers enchérisseurs, généralement… et je ne préjuge pas à l’avance de leur identité ! Je crois seulement en la qualité des oeuvres réunies, en le récit que nous documentons, qui devraient susciter l’intérêt de beaucoup d’institutions et de clients privés au Maroc et à l’étranger. Nous faisons d’ailleurs un énorme travail de promotion pour amener les plus grands musées à s’intéresser à l’art marocain. J’aimerais bien sûr que des musées marocains aient également le souci de consacrer nos artistes en cassant leurs tirelires, mais pour autant je respecte la position de chacun et garde la réserve qui doit exister entre nos parties. Je ne me suis jamais rendu aux réunions organisées entre la fondation des musées et les professionnels de l’art pour aborder la question des acquisitions, car je tiens toujours à préserver l’indépendance et la séparation des rôles. L’achat par un musée est une consécration pour une oeuvre ou un artiste. Mais je ne fais pas partie de ceux qui attendent que le musée soit une caisse de financement des projets artistiques. Je tiens aussi à dire qu’un musée qui ne constitue pas de collections et qui ne prend pas de risques pour acheter des chefs-d’oeuvre de son histoire artistique faillit également à sa mission. J’espère que le nôtre saura à terme trouver sa place dans ce panorama complexe.

 

N’y a-t-il pas un risque de voir s’échapper de notre patrimoine des oeuvres qui racontent

l’histoire de l’art post-Indépendance?

 

Non, je ne le pense pas, car je connais les collections publiques et privées marocaines. Attijariwafabank, fondation ONA, Société Générale, Bank Al Maghrib, Group OCP… les ayants droit d’artistes ainsi que les nombreuses collections privées ont de quoi alimenter dix musées d’excellente facture au Maroc. Archives, photos, textes d’auteurs... Ce catalogue dépasse de loin ce qu’on peut attendre d’un tel outil. On a voulu documenter le mouvement de Casablanca par des archives : vous trouverez par exemple la note de Melehi sur la situation des arts plastiques au Maroc datée du 17 février 1969 et dont la lecture s’avère actuelle en 2018 ! Nous avons sollicité Jean-Michel Bouhours parce qu’il est pertinent qu’un conservateur qui a oeuvré dans l’art moderne mondial puisse apporter son éclairage sur la « décolonisation des enseignements » qui était à l’oeuvre à l’époque que nous montrons dans cette vente.

 

 

Ils racontent la grande époque des Beaux-Arts de Casa

 

Malika Agueznay « C’était le Bauhaus marocain ! »

 

« Hicham Daoudi m’a convaincue de confier une oeuvre de 1968 pour cette vente autour du mouvement de l’École de Casablanca. Ils arrivaient de l’étranger, avaient voyagé et avaient déjà le background de l’art contemporain international. Melehi, Belkahia, Chebaa, ont été mes professeurs aux Beaux-Arts de Casablanca. L’année 1967 marque une révolution formelle, une cassure, une rupture : après la formation classique, il fallait tout oublier et se lancer dans la recherche. C’était une époque passionnante : il faut nous imaginer, élèves (nous étions très peu nombreux), nos professeurs (tous artistes) et les critiques, comme Toni Maraini ou Bert Flynt, nous partions en randonnée dans le grand Sud, sans un sou, à la recherche de motifs de notre patrimoine. Nous allions photographier, filmer à Tiznit des plafonds de mosquées pour trouver les signes, la source d’un renouveau de l’art : prouver que l’art contemporain international abstrait avait aussi sa source dans ce patrimoine ! Cet enthousiasme, cette dynamique de chamboulement nous ont valu d’illustres visites, comme celle de César. »

 

Mohamed Hamidi « J’y pense avec amour et nostalgie »

 

« La période des Beaux-Arts de Casa était délicate et effervescente. J’y repense avec amour et nostalgie. Nous avions beaucoup d’enthousiasme et de sincérité. Tout était nouveau, nous avions soif. Nous voulions partager nos recherches en peinture et intéresser un public marocain large, c’est le sens de cette grande expo de Jemaa el Fna. Une telle vente aux enchères est intéressante, bien sûr, parce que ça crée un intérêt nouveau. Mais qui ne doit pas rester uniquement axé sur la valeur matérielle du travail. Il faut que ça engage à voir, penser, se cultiver. La relève des jeunes artistes doit s’intéresser à ce que faisaient leurs aînés, savoir le bagage nous leur laissons. Tout ce que j’ai vécu, je le leur donne. »

 

Mohamed Melehi, La peinture marocaine, au-delà de nos frontières

 

« L’art pictural au Maroc me semble enfin être dans la voie qui lui correspond grâce aux initiatives de promoteurs comme CMOOA. Ce travail de communication et de promotion de la peinture marocaine au-delà des frontières nationales ne peut qu’enrichir notre mission artistique et notre réputation dans le monde de l’art. Le catalogue édité pour la prochaine vente démontre une qualité d’édition élégante et met en évidence l’apport culturel historique du mouvement de l’école de Casablanca sur la scène artistique pendant la période des années soixante. »

Chefs-d’oeuvre de L’École de Casablanca

Mohamed Melehi, Composition, 1968, diptyque, huile sur toile, 2 x (80 x 100 cm)

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    11 juin 2018
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