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Simone Fattal. Au premier plan : Stele (1-5), terre cuite, 2018. Au second plan : Passers by, terre cuite émaillée, 2018. © Fondation Jardin Majorelle / Photo Jaimal Odedra

Simone Fattal. Au premier plan : Stele (1-5), terre cuite, 2018. Au second plan : Passers by, terre cuite émaillée, 2018. © Fondation Jardin Majorelle / Photo Jaimal Odedra

ADNAN, FATTAL, WILSON : UNE HISTOIRE D’AFFINITÉS ÉLECTIVES

En réunissant Etel Adnan, Simone Fattal et Bob Wilson au musée Yves Saint Laurent de Marrakech, la curatrice Mouna Mekouar célèbre les vertus de l’écoute et les amitiés indéfectibles.

 

Olivier Rachet

 

 

C’est une histoire d’affinités électives qui se cristallise autour d’une conversation entre trois immenses artistes », annonce Mouna Mekouar, la commissaire de l’exposition « Garden of Memory ». Il fallait oser demander à chacun d’être pratiquement à contre-emploi de sa pratique artistique habituelle pour que puisse se raconter une histoire d’amour aussi exceptionnelle. Simone Fattal, fondatrice de la maison d’édition The Post-Apollo Press, Syrienne issue d’une grande famille chrétienne d’Alep et passionnée de soufisme, propose un ensemble inédit de sculptures et de stèles, entièrement façonnées dans la région de Marrakech. Etel Adnan, poète et peintre connue aussi pour ses engagements féministes et antimilitaristes, s’efface pour laisser entendre un de ses poèmes (Conversation with my soul III, extrait du recueil Surge, à paraître cet été) récité par le metteur en scène Bob Wilson. Simone et Etel se rencontrent à Beyrouth en 1972. Puis Etel rencontre Bob quelques mois plus tard. Les deux femmes ne se quitteront plus. Les destins croisés de ces trois êtres les ont conduits à traverser un siècle de guerres et d’épreuves. Née en 1925 à Beyrouth, Etel Adnan fait ainsi le choix de ne plus écrire en français quand la guerre d’Algérie éclate. Elle opte alors pour la langue arabe, « utilisant l’écriture comme un geste affirmatif de l’identité arabe », souligne Mouna Mekouar. Simone Fattal voit le jour en 1947 à Damas et grandit au Liban, qu’elle quitte en 1980, en pleine guerre civile. Elle crée, à Sausalito, d’abord pour sa compagne et avec son propre argent de poche, la maison d’édition qui publiera en anglais l’intégralité des recueils d’Etel Adnan. «Quel plus bel engagement de l’une pour l’autre! », affirme la curatrice, qui se dit fière que la librairie du musée propose à la vente plusieurs essais et recueils poétiques de l’auteure, dont les titres sont toujours magnifiquement évocateurs : Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, L’apocalypse arabe ou encore Sitt Marie Rose qui dénonçait, dès 1977, « les premiers sévices des phalangistes », note Mouna Mekouar. C’est à cette époque qu’elle commence à réaliser des leporelli, de longs livres illustrés qui se plient comme un accordéon. S’il fut plus apaisé, le destin de Bob Wilson révèle, à travers des choix dramaturgiques d’une grande cohérence, qu’il est toujours resté sensible au bruit et à la fureur du monde. « Le programme iconographique de cette exposition, renchérit Mouna Mekouar, est celui de l’écoute.»

 

Après avoir vécu entre Paris et la Californie, il n’est pas étonnant que les trois artistes se retrouvent au Maroc, pays bien connu d’Etel Adnan. La galerie L’Atelier, à Rabat, avait exposé une vingtaine de ses leporelli en 1978. « Un des souvenirs les plus éclatants de ma carrière de galeriste », reconnaît volontiers Pauline de Mazières, qui se rappelle « des œuvres superbes et une femme d’une intelligence lumineuse ». Etel Adnan a aussi mené plusieurs workshops à Asilah et « contribué à faire connaître dans tout le Moyen-Orient », assure Mouna Mekouar, cette ville qui fête cette année le cinquantenaire de son festival international d’art. C’est aussi dans les années 1970 qu’a lieu la

 

rencontre avec Mohamed Melehi, à l’occasion du Festival Al-Wâsitî de Bagdad. « Etel se distinguait des autres femmes peintres arabes, plus attirées par les écoles américaines, se souvient le peintre. On ne peut d’ailleurs pas séparer chez elle la poésie de la peinture. C’est une artiste de l’écriture, qui a beaucoup travaillé sur le papier. » De son côté, Abdellatif Laâbi, qui a publié dans Souffles un de ses poèmes engagés en faveur de la cause palestinienne, célèbre « une grande poétesse arabe et francophone, à la culture universelle ». «C’est une sœur en poésie. Les préoccupations qu’il y a dans son œuvre rejoignent aussi les miennes. On a souvent protesté ensemble contre telle ou telle atteinte aux droits de l’homme », ajoute l’auteur du Règne de barbarie, dont Etel Adnan a illustré l’un des poèmes consacrés à la Guerre des Six-Jours. « Elle a toujours été sauvagement indépendante, décrit Melehi, ce qui lui a permis d’être une artiste de liaison dans tout le monde arabe. »

 

Mais tout cela ne serait rien sans les profonds échos qui se tissent, tout au long de l’exposition, entre les mots d’Etel Adnan qui disent à la fois la douleur de l’exil sur terre et la promesse inhérente à toute rencontre, et les corps sculptés dans la glaise de Simone Fattal. Tout nous parle d’écoute sensible du monde et de cet amour dont Ibn Arabi (dont les mots sont gravés sur les stèles de Simone Fattal) disait qu’il était la définition même « de la rencontre avec l’Autre ». Rencontre représentée par deux sculptures se faisant face, sous l’œil bienveillant de ces anges accrochés au mur, dont les textes religieux disent qu’ils sont à l’écoute des passants que nous sommes. Tout ici – jusqu’à la moquette feutrée déposée à même le sol – incite à la méditation et au recueillement. On ne sait qui des anges ou des visiteurs est à l’écoute des mots profonds et singuliers de la poétesse. La sérénité troublante avec laquelle Bob Wilson, qui n’a jamais été aussi loin des mises en scène expressionnistes qui ont fait sa gloire, les récite, contribue sans doute pour une large part à l’envoûtement durable qui est le nôtre. Le choix discret d’une musique composée par Michaël Galasso, dont « les violons, précise Mouna Mekouar, viennent créer une tension avec la voix douce de Bob », participe de ce qu’il faut bien appeler un émerveillement de tous les sens.

 

 

Etel Adnan, Simone Fattal et Bob Wilson, «Garden of Memory», Musée Yves Saint Laurent Marrakech, jusqu’au 16 septembre 2018.

La Fondation Jardin Majorelle et le Musée Yves Saint Laurent Marrakech proposent en clôture de l’exposition un programme de conversations, de lectures et de projections autour de l’exposition, en présence de Simone Fattal, les 7 et 8 septembre à l’Auditorium du musée.

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    28 août 2018
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