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Jean-Bosco Kamba, Sans titre, 1958, huile sur panneau, 45 x 75 cm. Courtesy Piasa / Collection Pierre Loos

Jean-Bosco Kamba, Sans titre, 1958, huile sur panneau, 45 x 75 cm. Courtesy Piasa / Collection Pierre Loos

À qui profite le boom du marché de l’art africain ?

Expositions internationales, maisons de vente à l’affût de nouveaux records et foires spécialisées à Paris, Londres, New York ou Marrakech, l’art contemporain africain n’a jamais autant été sous les projecteurs. L’heure semble aussi venue pour le continent d’en récolter les fruits.

  

Emmanuelle Outtier 

 

 

« 2017, année charnière pour l’art africain », titrait la presse internationale alors qu’une fièvre s’emparait du monde de l’art. Hormis de nombreuses expositions internationales, on assistait à l’ouverture très médiatique du Zeitz MOCAA à Cape Town, qui se rêve déjà en MoMA de l’art africain. L’année 2018 confirme cet engouement : en février, la foire 1-54 s’installait pour une première africaine à Marrakech et le MACAAL (Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden) lançait son inauguration internationale. Une tendance qui est loin de s’essouffler si l’on en croit la « saison culturelle africaine » prévue en 2020 en France. « Il est certain qu’il y a un phénomène avec l’Afrique, quelque chose de l’ordre de ‘Africa is on the rise’, remarque Guillaume Piens, le directeur d’Art Paris Art Fair. L’Afrique ne fait plus partie d’une chapelle, mais commence maintenant à intégrer le circuit de l’art international ». Pour s’en persuader, il suffit de regarder du côté des maisons de vente aux enchères qui, de Bonhams à Sotheby’s, ouvrent une à une leurs vacations aux artistes africains.

 

 

UN MARCHÉ ENCORE RÉDUIT

 

Bonhams Londres fait figure de pionnière depuis 2008 avec ses vacations « Africa Now », qu’elle entend bien poursuivre. « Le marché présente une croissance saine et graduelle, tant en termes de prix, de demande, que d’intérêt porté à ces oeuvres », analysait dans nos pages l'an dernier Giles Peppiatt, son directeur des ventes contemporaines africaines. Les perspectives sont prometteuses à en croire la vente record réalisée en février dernier avec la « Joconde africaine » : le portrait de « Tutu » de l’artiste nigérian Ben Enwonwu était adjugée à 1,36 millions d’euros. A Paris, la maison Piasa a su installer son assise avec un volume de vente supérieur à celui de Cornette de Saint Cyr sur ce segment (Africa Art Market report 2016). Les 17 et 18 septembre, Piasa dispersera en effet une partie de la collection de Pierre Loos qui avait contribué au succès de « Beauté Congo » à la Fondation Cartier pour l’art contemporain en 2015. A Londres, Sotheby’s créait en 2016 un département dédié qui compte aujourd’hui à son actif deux vacations soldées par un cumul des ventes moyennant les 2 millions d’euros chacune (2,5 millions d’euros en avril 2016 et 2 millions en mars 2017). Un montant encourageant, même s’il demeure en-deçà des résultats de ventes de l’art contemporain mondialisé. « Ce marché reste encore relativement réduit et sous-développé, quand on le replace dans le contexte du marché global de l’art, reconnait Charlotte Lidon, experte chez Sotheby’s. L’art africain moderne et contemporain représente moins de 0,1 % des ventes aux enchères internationales, alors que l’Afrique compte 15 % de la population mondiale, avec également une très importante diaspora ». Même effet de distorsion à Art Basel. Si Barthélémy Toguo, Yto Barrada, Ibrahim Mahama et Candice Breitz investissaient cette année la prestigieuse section « Unlimited » consacrée aux œuvres monumentales, seules deux galeries du continent (Goodman et Stevenson) étaient présentes. Et la représentation des artistes africains – moins de 2% – réduite à la portion congrue. Mais du coté de Sotheby’s, on reste confiant : « le marché continue à se développer. Pour le moment, moins de dix artistes africains ont atteint le million de dollars aux enchères, et nous pensons que les plus grands noms tels qu’Ibrahim El Salahi ou encore El Anatsui n’ont toujours pas atteint leur plein potentiel ».

 

 

L’EFFET « FOIRES »

 

Ce marché en pleine croissance bénéficie d’un écosystème patiemment construit au fil des années. Un terreau fertile qui participe non seulement à la visibilité des artistes, mais aussi à l’élargissement de son socle d’amateurs, longtemps cantonné à quelques initiés européens comme Jean Pigozzi, Robert Devereux ou Jochen Zeitz. L’apparition de foires dédiées à l’art contemporain africain, depuis la première édition en 2013 de 1-54 Art Fair en marge de Frieze London, a servi de catalyseur. Une recette également déclinée à New-York depuis 2015, avant Marrakech en 2018. Fondée par Touria El Glaoui, la 1-54 connecte les acteurs du marché d’un continent à l’autre et a su rencontrer un public varié comme lors de sa mouture new-yorkaise. Celle-ci est à la fois très fréquentée par les institutions, notamment les comités d’acquisition des musées universitaires qui « achètent très rapidement » selon Touria El Glaoui, et des collectionneurs engagés : « notre foire a rencontré de manière tout à fait frappante la communauté afro-américaine, qui se montre très active en matière d’achat ». Côté galeries, le « solide groupe de followers » qu’elle s’est constitué ces cinq dernières années compte dans ses rangs des maisons principalement londoniennes et parisiennes, souvent avant-gardistes, qui facilitent la connaissance de cette scène africaine encore mal identifiée. Londres, qui a largement anticipé l’engouement actuel, a vu éclore dans le sillage de la historique October Gallery (fondée en 1979) de jeunes structures très dynamiques. Tiwani Contemporary, Jack Bell ou Tyburn tiennent le haut du pavé. Cette dernière établie en 2015 représente aujourd’hui des plasticiens très en vue comme Joël Andrianomearisoa ou Mohau Modisakeng, artiste-invité au pavillon de l’Afrique du Sud à la dernière Biennale de Venise. Côté parisien, Magnin-A, Anne de Villepoix ou Eric Hussenot contribuent à combler le retard de la capitale française. Certaines galeries parmi les plus puissantes commencent à prendre le relais : Daniel Templon expose à la rentrée son nouveau protégé, le peintre sénégalais Omar Ba.

 

 

L’AFRIQUE AUX AFRICAINS

 

Pour autant, toutes les planètes ne s’alignent pas encore. Le talon d’Achille de ce marché africain réside toujours dans la faiblesse de ses attaches locales, avec encore trop peu de collectionneurs et de galeries, et des politiques culturelles lacunaires. « Le potentiel est énorme. Mais ce dont a besoin le marché, c’est plus d’appui de la part de l'Etat aux artistes dans leurs propres pays, que ce soit pour l’accès aux études, l’encouragement à la création ou dans le soutien aux expositions », confirme Charlotte Lidon de Sotheby’s. Les biennales à portée internationale – Dakar, Bamako, Marrakech – se font l’écho de cette schizophrénie. Le succès critique de la biennale de Dakar pilotée par Simon Njami et son rôle moteur en Afrique (300 évènements étaient programmés dans toute la ville) cachent difficilement le manque de moyens et de professionnels, ni même ses fragilités institutionnelles. La 7 e édition de la Biennale de Marrakech initialement prévue en février 2018 a été annulée. En cause ? Une dette de 3,5 millions de dirhams, un manque de soutien des institutions publiques comme des partenaires privés. Contre les Cassandre de tous bords, les initiatives venant d’artistes, de commissaires ou de collectionneurs africains font bouger les lignes, de la Fondation Zinsou (Bénin) à la RAW Material Company de Koyo Kouoh (Dakar) en passant par le Centre for Contemporary Art de Bisi Silva à Lagos. Certains artistes de renommée internationale investissent aussi le champ culturel. L’éthiopienne Aida Muluneh lançait en 2010 le festival Addis Foto Fest. Barthélémy Toguo et William Kentridge ont respectivement fondé la Bandjoun Station au Cameroun et le Centre for the less good idea en Afrique du Sud. « Il y a un mouvement très important, soit de retour, soit d’engagement des artistes » nous confiait la curatrice Marie-Ann Yemsi. Plusieurs indicateurs ont de quoi enthousiasmer. Cecile Fakhoury ouvrait en mai dernier une seconde antenne à Dakar et non à Londres ou à Paris. « Il y a à Dakar une vitalité culturelle qui continue au delà de la biennale », indique la galeriste basée en Côte d’Ivoire. En Ouganda la biennale de Kampala, parrainée par Simon Njami, tente de créer un format inédit pour pallier la carence en formation artistique sur le continent. De jeunes artistes sélectionnés après appel à candidature ont assisté sept artistes de renom (parmi eux Konaté, Tayou ou Gondor) dans leur projet en cours. Plus qu’un lieu de monstration des œuvres, la biennale se veut une place forte de la transmission des savoirs. Gageons que ce dynamisme interne au continent stimule un marché local qui reste encore à conquérir.

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    9 septembre 2018
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