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Zulfikar Ali Bhutto, Zhayedan Dulha, impression photographique sur soie, polyester à motif floral, cloches, broderies, patchs en broderie préfabriqués, courtepointe et couture Courtesy Twelve Gates Arts Gallery, Philadelphie

Zulfikar Ali Bhutto, Zhayedan Dulha, impression photographique sur soie, polyester à motif floral, cloches, broderies, patchs en broderie préfabriqués, courtepointe et couture Courtesy Twelve Gates Arts Gallery, Philadelphie

En septembre dernier, Beirut art fair tentait une percée africaine

Dans la capitale libanaise toujours sous tension, l’art contemporain prend ses quartiers grâce à des collectionneurs engagés. Dans un espace d’exposition élargi, la présence de galeries africaines a particulièrement marqué la 9e édition de la foire Beyrouthine.

 

Marie Moignard

 

 

Dans les rues huppées du centre- ville, le 18 septembre dernier, la Beirut Art Week était inaugurée par un joyeux cortège longeant les nouveaux « souks » de Beyrouth, transformés en un luxueux mall à ciel ouvert depuis leur reconstruction après la guerre civile. Des sculptures ponctuaient le parcours jusqu’aux galeries du quartier, installées dans les rez-de-chaussée de gigantesques tours, avec parpaings et systèmes d’aéation apparents. La Beirut Art Week, incursion de la Beirut Art Fair dans l’espace public, est à l’image de la ville : à la pointe de la branchitude, au milieu du chaos. Ces deux évènements sont l’œuvre de Laure d’Hauteville, une cura- trice et journaliste française installée au Liban depuis 1991. La foire, qui en est à sa 9e édition, fait cette année un bond en avant : 45 % de surface en plus et 45 galeries venues de 20 pays qui ont investi la Seaside Arena, une zone industrielle composée de hangars et restaurants branchés face à la mer. 

 

NOUER DE NOUVEAUX LIENS

Parmi les nouvelles galeries, la Galerie Céline Moine a su s’attirer la sympathie du public libanais en présentant une série de dessins de Thomas Henriot sur la ville de Beyrouth. Notre coup de cœur revient à la galerie Twelve Gates Arts de Philadelphie, spécialiste de la scène queer de la diaspora afro-américaine et asiatique, qui montrait le surprenant travail textile de Zulfikar Ali Bhutto et les délicates miniatures de la Pakistanaise Hiba Schahbaz. On notait surtout une incursion remarquée de l’Afrique. Artual Gallery (Côte d’Ivoire) avait fait le déplacement pour la première fois, tout comme la Loft Art Gallery (Casa- blanca), qui montrait la suite inédite de la série Landscaping de Hicham Benohoud, dont les tirages étaient proposés à un peu plus de 3 000 euros. La dynamique camerounaise Voodart Gallery dirigée par Diane-Audrey Ngako, aussi fonda- trice de la Douala Art Fair lancée en juin dernier, ne présentait que de la peinture, dont les grands formats flashy de Marc Padeu, qui revisite la notion de pouvoir en Afrique, cotés entre 15 000 et 20 000 dol- lars. « Beaucoup de Libanais de la diaspora habitent en Afrique, fait remarquer Laure d’Hauteville. Les collectionneurs nous ont demandé de développer l’Afrique au Liban. Ils veulent nouer des liens, favoriser les échanges. Les Libanais aiment la nouveauté, la décou- verte. L’Afrique est importante pour eux. » Si Beirut Art Fair se maintient depuis bientôt dix ans, c’est probablement grâce au soutien de ses galeries historiques, toutes libanaises. Loin de faire ronronner les allées, elles sont un véritable moteur, lançant des défis. La doyenne Janine Rubeiz ne proposait que des œuvres sur papier par des pionniers de l’art moderne arabe : Etel Adnan, Huguette Calland, Yvette Achkar ou encore un très grand format de Zad Moultaka. La galerie Tanit, installée entre Munich et Beyrouth, mise quant à elle sur d’autres continents : on y trouvait les œuvres ésotériques du Cubain Ricardo Brey, qui avait déjà rem- porté un franc succès – « une surprise inattendue » selon Maya Abou Rahal – à la galerie à Beyrouth l’automne dernier. Sur Beirut Art Fair, les acheteurs sont connus pour prendre leur temps. Le lendemain du vernissage, chez Tanit, seule une œuvre de Chafa Ghaddar avait trouvé preneur pour 6 800 dollars. « Les collectionneurs attendent souvent le dernier moment pour venir négocier », confiait Dominique Fiat qui vient à Beirut Art Fair pour la seconde fois. Elle y montrait trois pièces de Safaa Erruas tissant des liens entre le poète égyptien Ahmed Chawqi et l’auteur nigérian Christopher Okigbo, les dernières toiles de l’Irakien Rachid Koraichi, cotées à 15 500 dollars, et les obus « culturels » de Katya Traboulsi (série Perpetual Identities), réalisés chacun selon les règles de l’art d’un pays en conflit (céramique tunisienne, miniature persane, gravure sur argent syrienne). La nouveauté cette année venait de la photo, mise à la fête. La galerie In Situ-Fabienne Leclerc présentait en ter- rain conquis un focus sur le duo libanais Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, lauréats du Prix Marcel-Duchamp cette année. Le lendemain du vernissage, elle avait déjà vendu un diptyque de la série Dust In The Wind. La preuve que la photographie est pleinement reconnue au Liban ? Abraham Karabajakian, membre du board de la foire et qui collectionne la photographie depuis peu, reste prudent : « Si c’est la ruée vers l’art depuis ces 10-15 der- nières années, en photo il y a encore beaucoup à faire. » Laure d’Hauteville concède : « Cette année, nous avons relevé que les galeries exposant de la photo ont bien vendu, mais le marché n’était pas encore prêt les années précédentes. Pourtant nous avons lancé plus de 300 artistes photographes au Liban, notamment en créant il y a sept ans le Byblos Bank Award pour la photographie et en organisant en 2013 l’exposition «Generation War» sur les photographes de guerre libanais. »

La photographie était surtout largement servie par l’exposition « Across Boun- daries » concoctée par le couple de collectionneurs Tarek et Laurence Nahas, réunissant plus de 100 tirages issus d’une trentaine de collectionneurs privés et publics, comme l’American University of Beirut ou la Fondation arabe pour l’image. Au Liban, les collectionneurs sont plus esthètes qu’investisseurs et, contrairement au Maroc, n’hésitent pas à mettre leur collection en avant. Meilleur exemple, la Dalloul Art Foundation faisait partie des prêteurs de l’exposition. Fondée il y a cinquante ans par le businessman Ramzi Dalloul, uniquement dédiée à l’art moderne et contemporain arabe, « c’est la plus importante de ce type au monde », souligne son fils Basel qui gère la collection et prévoit un musée pour 2020 (lire page 118). « S’il y a une crise économique, il est vrai que les acheteurs d’art font partie des 5 % de la population qui font vivre le Liban », renchérit Laure d’Hauteville, confirmant ainsi leur statut de moteur indéniable pour l’économie du pays et du marché. 

 


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    15 octobre 2018
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