portfolio
Webtv
Mariano Rodríguez, Guajiro con gallo, 1943, huile sur toile, 62 x 50 cm © Ltd Christie’s 2018

Mariano Rodríguez, Guajiro con gallo, 1943, huile sur toile, 62 x 50 cm © Ltd Christie’s 2018

LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

Suite du feuilleton latino-américain entamé par ©Diptyk cet été. Le dégel des relations diplomatiques entre les États-Unis et Cuba, amorcé en 2014, a réveillé le marché de l’art cubain. Tandis que les artistes de l’île battent des records aux enchères, la création bouillonne dans de nouveaux lieux alternatifs, attirant de grandes galeries internationales. 

 

ARTPRICE.COM

 

 

La création cubaine ne saurait être réduite à ce qu’en perçoit le touriste en déambulant dans les rues de La Havane. Le réalisme socialiste cubain et les tableaux figuratifs souvent naïfs cachent une création foisonnante. Pour s’en convaincre, il suffit de pousser les portes du Musée national des Beaux-Arts de Cuba ou celles du Musée Wifredo Lam, puis de s’écarter de cette vision « officielle » de l’art, direction le pont du Vedado... C’est là que se trouve la Fábrica de Arte Cubano (FAC), une alternative unique, inimaginable à Cuba il y a quelques années. Réhabilitée par un collectif d’artistes, cette ancienne friche industrielle de 7 000 m2 attire aussi bien la jeunesse cubaine que le touriste de passage et l’amateur d’art éclairé. La Fábrica est devenu le hub arty de la Havane qui mixe happenings, expositions, musique, théâtre et bars. Les gérants du lieu programment leurs événements indépendamment du régime de Raúl Castro, évitant néanmoins les provocations trop politiques. Les propositions artistiques se diversifient surtout depuis 2014, année de l’inauguration de la Fábrica et de celle du Laboratoire d’art de l’artiste cubain Kcho dans le quartier de Romerillo. Mais 2014 est aussi l’année du discours prononcé par Barack Obama, alors favorable au ARTPRICE.COM  dégel des relations diplomatiques entre les États-Unis et Cuba. Ce discours d’ouverture encouragea des investisseurs étrangers déjà conquis par la position stratégique de Cuba entre les deux Amériques. Peu après l’annonce d’Obama, une première galerie internationale a fait le pari de s’implanter sur place : la galerie Continua a pris ses marques dans un ancien cinéma du quartier chinois fin 2015, en exposant de jeunes artistes cubains comme José Yaque, Alejandro Campins et Elizabeth Cervino. Continua a organisé plusieurs expositions d’envergure depuis, avec des œuvres de Pistoletto, Daniel Buren, Pascal Marthine Tayou ou encore Kader Attia. Cette implantation est un véritable pari sur l’avenir, sachant qu’il n’y a pas de marché de l’art véritablement structuré sur place (malgré les tentatives de Subasta Havana) et que les acheteurs sont rares, bien qu’une exception de l’embargo permette d’importer des œuvres cubaines. 

 

MOBILISATION POUR TANIA BRUGUERA

Depuis l’étranger, le discours d’Obama a eu un impact important. Il a focalisé l’attention sur la scène cubaine et participé au réveil du marché de l’art cubain sur les grandes places de marché internationales. L’exemple de Tania Bruguera est parlant sur ce point. Quelques mois après le fameux discours, le MoMA achetait une vidéo de cette artiste militante, tandis que les enchérisseurs se mobilisaient en salle. Tania Bruguera est reconnue à Cuba. Certaines de ses œuvres ont d’ailleurs intégré les collections du Musée national des Beaux-Arts de l’île, ce qui n’a pas empêché son arrestation par les autorités cubaines. Quelques jours après le discours d’assouplissement de Barack Obama, elle avait réalisé une performance sur la place de la Révolution à La Havane (siège du gouvernement où se tiennent habituellement les manifestations officielles) qui ne fut pas du goût des autorités gouvernementales, qui ont considéré l’événement comme une provocation politique portant atteinte à l’ordre public. Résultat : l’artiste est arrêtée avec d’autres « dissidents ». Relâchée grâce à une pétition signée par plus d’un millier d’artistes et d’acteurs culturels, elle a néanmoins été privée de son passeport pendant plusieurs mois, alors qu’elle était notamment attendue au Palais de Tokyo à Paris. Sur le terrain des enchères, les acteurs du marché ont réagi positivement, soutenant l’artiste en faisant grimper le prix de sa sculpture Destierro (Displacement) au double de l’estimation fournie par Phillips le 26 mai 2015, jusqu’à 81 250 $. On retrouvait cette même œuvre à vendre pour 110 000 $ de plus en décembre de la même année sur la foire Art Basel Miami. Du soutien engagé à une inflation de prix stratégique, le marché se nourrit aussi de la censure et érige les défenseurs de la liberté d’expression en modèles. Contrairement à Bruguera, l’artiste absolument plébiscité par le régime cubain est sans conteste Wifredo Lam, le plus coté de la zone Caraïbes après Fernando Botero. Fervent défenseur de la révolution cubaine de 1959, il fut considéré par Fidel Castro comme l’ambassadeur de la peinture cubaine au XXe siècle. Arrivé à Paris en 1938, Lam est accueilli par Picasso, qui le protège, soutient son travail auprès du marchand Pierre Loeb et parraine sa première exposition parisienne. Picasso lui permet aussi de rencontrer André Breton, Max Ernst et Victor Brauner. La peinture de Lam se rapproche du surréalisme, auquel il adhère officiellement en 1940 à Marseille. En 2016, trois musées se sont mobilisés pour lui consacrer une rétrospective majeure : le Centre Pompidou à Paris, le Centro de Arte Reina Sofia à Madrid et la Tate Modern à Londres. L’impact a été immédiat aux enchères, puisque deux œuvres de Lam passaient le seuil du million de dollars la même année. Son record est plus récent : le 6 décembre 2017, Sotheby’s proposait à Paris une toile de 1962 intitulée À trois centimètres de la Terre. L’œuvre est finalement partie pour 5,2 millions de dollars, un record encourageant pour cet artiste dont 60 % des œuvres n’excèdent pas les 5 000 dollars. Ces résultats positifs témoignent d’un réajustement en cours de la cote de Lam par rapport aux grands artistes surréalistes. Un réajustement dont il n’est pas le seul à bénéficier... 

 

DES PERFORMANCES NETTEMENT EN HAUSSE

La revalorisation récente de l’art cubain fait partie d’un travail global mené par les grands musées, dont le Guggenheim et le MoMA à New York, le Centre Georges-Pompidou à Paris ou encore la Tate Modern à Londres, qui collectent des informations et des œuvres cubaines, parfois par le biais de fonds d’acquisition spécialisés, comme le Fonds latino-américain et caribéen du MoMA. Du côté des maisons de ventes, Phillips, Sotheby’s et Christie’s préparent depuis plusieurs années l’émergence commerciale de la scène latino-américaine et notamment des artistes cubains, depuis New York. Du côté des acheteurs, les artistes cubains constituent un investissement intéressant car il est encore possible d’accéder à des œuvres majeures d’artistes très établis pour des sommes moins importantes par rapport aux grandes signatures européennes ou américaines des mêmes générations. La demande s’est donc considérablement étoffée au cours des quatre dernières années et les prix ne cessent d’augmenter. Le cas de l’artiste afro-cubain Manuel Mendive (né en 1944) est parlant. Signature émergente sur le marché international, Mendive est célèbre depuis toujours à La Havane pour son œuvre en lien avec la Santería, religion cubaine connectée aux sources sacrées des rites africains yorubas. L’annonce de l’assouplissement des relations Cuba-États-Unis a eu un impact immédiat sur la cote de cet artiste incontournable dans le paysage artistique cubain : dans les mois qui ont suivi, ses œuvres ont enregistré trois nouveaux records d’enchères, à des niveaux de prix compris entre 68 000 et 100 000 dollars. Son volume d’affaires s’est multiplié par 15 en deux ans, grâce aux ventes américaines. Cette revalorisation se répercute partout, même en France où une gouache estimée moins de 1 000 dollars a finalement été enlevée à plus de 5 000 en mars 2017 (Ghana, vendue chez Piasa le 28 mars 2017). Deux mois plus tard, lors d’une vente Latin American Art, Christie’s cédait une toile muséale au double de son estimation haute, et le marteau passait les 100 000 pour la première fois (Energías para el amor y la bondad, vendue 125 000 dollars le 24 mai 2017 à New York). Même constat pour d’autres artistes cubains tels que Dario Viejo, Esterio Segura, Mariano Rodriguez, Carlos Enríquez Gómez et même Felix Gonzalez-Torres à qui David Zwirner consacrait une première exposition dans sa 

galerie new-yorkaise, entre avril et juillet 2017. Tous ont enregistré leurs nouveaux records d’enchères au cours des trois dernières années. Certains ont par ailleurs atteint des niveaux de prix millionnaires, comme Carmen Herrera, Cubano-Américaine qui vendait son premier tableau à l’âge de 89 ans. Cette année, elle fête ses 103 ans, auréolés d’un record avoisinant 1,2 million de dollars pour Untitled (Orange and Black), une toile de 1956 vendue chez Phillips en novembre dernier. Depuis l’étranger, tous les indicateurs sont donc au vert pour revaloriser une scène cubaine longtemps en mal de reconnaissance. 

 

MIAMI, PASSERELLE POUR LA SCÈNE CUBAINE

C’est surtout par New York que la cote de l’art cubain est en train de s’affirmer, mais il ne faut pas oublier le rôle de Miami, situé à moins de 400 kilomètres de l’île. La communauté cubaine y est très active et la promotion de l’art cubain passe par les collectionneurs et les fondations privées, comme celle de Mera et Don Rubell. Les grands collectionneurs de Miami ont un impact indéniable sur le rayonnement international des artistes cubains, surtout pendant Art Basel Miami en décembre, lorsqu’ils ouvrent leurs portes à un flot de collectionneurs internationaux. Lors de la dernière édition du salon, l’incontournable Perez Art Museum (PAMM) présentait 170 nouvelles œuvres récemment acquises dans le cadre de l’exposition « On the Horizon : Contemporary Cuban Art from the Jorge M. Pérez Collection », mettant en lumière des artistes cubains tels que Hernan Bas, Carlos Garaicoa, ou le collectif Los Carpinteros. Ces collectionneurs font de Miami la première passerelle de la scène cubaine vers les États-Unis. Sur place, la présence des sociétés de ventes Miami Auction Gallery et FAAM-Fine Art Auctions participent à l’ancrage de l’art cubain sur la côte ouest américaine. De Miami à New York, de Londres à Paris, l’art cubain rayonne. L’avenir dira s’il conservera sa sève une fois digéré par le marché. 

 


LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

La sculpture Destierro (2015) de l’artiste militante Tania Bruguera, arrêtée par les autorités suite à une performance publique, a vu sa cote rapidement grimper grâce au soutien des acteurs du marché.

LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

Hernan Bas, Mood ring, 2016, acrylique et émail sur lin, 152,4 × 121,9 cm Courtesy de l’artiste et Fredric Snitzer Gallery

LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

L’artiste cubano-américaine Carmen Herrera a vendu son premier tableau à l’âge de 89 ans. Aujourd’hui âgée de 103 ans, elle a dépassé le million de dollars avec Untitled (Orange and Black), une toile de 1956 vendue chez Phillips en novembre de

LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

Wifredo Lam, À trois centimètres de la Terre, 1962, huile sur toile, 146,8 x 216,8 cm © Sotheby’s

LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

Manuel Mendive, Energías para el amor y la bondad, 2015, installation, acrylique sur toile et coquillages de porcelaine, 281,3 x 198,1 cm © Ltd Christie’s 2018

LES MARCHÉS SUD AMÉRICAINS, CUBA, APRÈS LE DÉGEL, LES COTES FLAMBENT

La galerie Continua a investi l’ancien cinéma Aguila de Oro, au cœur du quartier chinois de La Havane, où elle a exposé des artistes chinois, comme ici Chen Zehn.

tags

    26 novembre 2018
    blog comments powered by Disqus

    tags

      S'abonner